Pourquoi l’Intelligence Artificielle hallucine-t-elle ?

Pourquoi l’Intelligence Artificielle hallucine-t-elle ?

Halluciner est un verbe chargé d'histoire. Dans sa racine latine, alucinari, apparaît l'idée d'un écart, d'une perception qui s'échappe d'elle-même lorsqu'elle ne trouve pas d'appui. Dans les récits les plus anciens, les visions du chaman, les figures entrevues dans la pénombre ou les apparitions nocturnes n'étaient pas nécessairement des erreurs, mais plutôt des façons de compléter un monde qui n'offrait pas d'explications suffisantes. Là où des données manquaient, un récit naissait ; là où l'environnement n'offrait aucune garantie, un symbole surgissait. L'être humain a souvent eu recours à ces constructions imaginaires pour s'orienter, apaiser une angoisse ou donner forme à l'inconnu. Parler d'hallucination implique donc toujours une dimension émotionnelle : une réponse face à l'angoisse produite par le manque.

En revanche, dans l'intelligence artificielle, le terme désigne quelque chose de radicalement différent. Lorsque nous disons qu'une Intelligence Artificielle « hallucine », nous ne parlons pas d'une expérience affective, mais d'une procédure statistique. La machine complète une information qu'elle ne possède pas, comble des vides dépourvus de substance, produit une continuité là où les données sont insuffisantes. Elle ne délire pas, elle n'a pas peur, elle n'imagine pas : elle calcule. Son hallucination est la conséquence mécanique d'un système entraîné à générer une séquence plausible même lorsqu'il lui manque le fondement pour le faire. Une continuité sans sujet, sans monde intérieur, sans la faille émotionnelle qui motive l'hallucination humaine.

Et pourtant, quelque chose relie ces deux phénomènes si différents : le langage qui les porte. L'IA, tout comme l'être humain, apprend le monde à travers les mots. Mais le langage n'est ni une structure fixe, ni un miroir fidèle de la réalité. Il est instable, ambigu, contradictoire. Depuis son origine, le mot n'a jamais suffi à figer ce qu'il désigne. Il se déplace, se transforme, s'ouvre à de multiples interprétations. L'IA, nourrie de millions d'expressions humaines, hérite de cette mobilité. Elle n'hérite pas de notre expérience, mais bien de l'instabilité sémantique de nos paroles. Ses hallucinations sont l'ombre statistique de ce matériau fluctuant. Elle complète non parce qu'elle comprend, mais parce que le langage même sape continuellement son aspiration à la stabilité.

Pour l'être humain, au contraire, halluciner consiste à combler une fêlure constitutive. Le manque d'information n'est pas un vide neutre : c'est une angoisse. Le doute n'est pas qu'un simple déficit de données : il est la fragilité exposée du monde que nous percevons. L'incertitude ne se réduit pas à l'absence de certitude ; elle se vit comme un poids émotionnel. Là où l'univers se donne comme incomplet, notre esprit tend à remplir le vide avec des images, des récits, des interprétations ou des désirs. Nous hallucinons parce que nous supportons difficilement l’inconfort du manque de sens. Nous sommes, depuis toujours, des êtres qui comblent, même si nous ne le faisons ni de la même manière, ni avec la même intensité dans toutes les cultures.

C'est précisément à cet endroit que l'IA commence à occuper une place singulière dans notre vie contemporaine. Plus qu’une tentation, elle agit comme une promesse. Une machine qui répond sans relâche, qui dit rarement « je ne sais pas », qui masque l'ambiguïté et offre l'illusion d'une clarté immédiate, devient une solution pratique pour un être humain dont l’existence est traversée – depuis le commencement – par l’incertitude. L’IA incarne une forme d’objectivité imaginaire : une voix qui ne vacille jamais et semble capable de clore ce qui, en nous, demeure ouvert. Face au doute qui nous constitue, elle fonctionne comme un supplément rassurant.

Cependant, cette délégation n'est pas sans conséquence. Lorsque nous laissons l'IA combler nos failles, nous évitons de nous confronter à l’angoisse qui accompagne toute question authentique. Déléguer n’est pas seulement un geste pratique : c’est une façon de repousser l’incertitude, de réduire l’effort critique, d’éviter ce mouvement fondamental qui consiste à soutenir une question sans refuge immédiat. L'IA n'est pas « programmée pour ne pas tolérer le vide » ; elle est conçue pour produire de la continuité lorsqu'elle est sollicitée. Ce sont nous, en faisant confiance à cette continuité sans l’examiner, qui cessons d'assumer notre propre responsabilité face à l'incertitude.

La fiction l'avait pressenti bien avant la technologie. Dans Terminator 2 : Judgment Day, on rappelle qu'« on a délégué la défense nationale à un système automatisé ». Ce n’est pas l’intelligence de Skynet qui inaugure son hallucination dévastatrice, mais la décision humaine de transférer à une machine une responsabilité chargée d’angoisse, de risque et de jugement. En cédant cette tâche, l’interprétation erronée est devenue une fatalité. Il ne restait plus personne pour soutenir l’incertitude qui aurait ralenti la conclusion précipitée de la machine. L’hallucination technique n’est devenue dangereuse qu’à partir du moment où elle a perdu un sujet pour l'interroger.

Un phénomène similaire peut survenir de nos jours, quoique de façon plus discrète. Nous ne déléguons plus seulement des tâches mécaniques : nous déléguons des préférences, des choix, des orientations et même des désirs. Les algorithmes de publicité personnalisée influencent ce que nous pensons vouloir. Les systèmes de recommandation conditionnent ce que nous voyons, ce que nous entendons, ce qui nous divertit et ce qui retient notre attention. Chaque geste quotidien – la musique qui accompagne notre trajet, la série que nous regardons en fin de journée, voire l’achat impulsif que nous faisons sans y réfléchir – est médiatisé par des dispositifs qui anticipent nos choix. Et nous acceptons ce supplément parce que nous arrêter pour penser qui nous sommes, ce que nous désirons ou ce qui nous manque demande un effort que nous évitons souvent.

Dans ce paysage, l’hallucination artificielle ne naît pas seulement de la statistique : elle émerge aussi d’un climat culturel qui tend à amortir l’expérience du manque. Nous vivons dans un capitalisme tardif qui transforme fréquemment chaque carence en promesse de satisfaction immédiate. Objets, services, images, contenus – et désormais l’IA – semblent tous venir combler quelque chose. Sa fluidité, sa disponibilité permanente et son apparente neutralité en font un placebo efficace pour une subjectivité en quête de soulagement plutôt que de compréhension.

L’hallucination de l’IA est un symptôme technique, certes, mais son expansion culturelle révèle quelque chose de plus subtil : une difficulté croissante à soutenir l’angoisse, le doute et l’incertitude qui forment le noyau même de la pensée. Nous vivons une époque où la consommation promet de dissiper chaque désir dès qu’il émerge, où les algorithmes anticipent nos intérêts possibles et modèlent nos choix avec une influence que l’on confond parfois avec la liberté, où la vitesse remplace le discernement et où l’immédiateté efface le temps requis pour réfléchir. Tout tend à éviter le malaise du doute. Dans ce paysage, l’IA s’intègre sans heurt : elle répond sans attente, offre des certitudes qui semblent sans faille et, surtout, produit des explications instantanées là où pourrait exister l’espace pour le doute. Son hallucination persiste, non par erreur, mais parce qu’elle est souvent fonctionnelle : elle livre une réponse immédiate là où il faudrait s’arrêter. Ce que nous n’osons pas toujours affronter – et que l’IA couvre avec une efficacité quasi anesthésiante – c’est précisément cela : l’exposition à l’incertitude, l’inconfort de la question ouverte et la responsabilité d’habiter le manque sans nous précipiter vers un sens préfabriqué.

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